La crise ukrainienne révèle une Europe divisée

Article original

Après 1945 et l’émergence de deux super-états, les États-Unis et l’URSS, les nations européennes ont bien compris que si elles souhaitaient continuer à peser sur la scène internationale, elles devraient s’unir, créant de ce fait un troisième pôle de puissance mondial. Cependant, l’Union européenne, idéal de paix et de solidarité en temps normal, révèle toutes ses contradictions intérieures en temps de crise. L’amitié se teste sous la pression. La crise ukrainienne de 2014 en fut l’illustration parfaite.

Les pays baltes sont pratiquement à 100% dépendants des importations énergétiques russes. Malgré cela, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont les pays qui appellent aux sanctions les plus strictes contre la Russie. Leur position est partagée par la Pologne et la République Tchèque. Qu’ils aient fait partie de l’Union soviétique, du bloc communiste ou « simplement » souffert d’amputations territoriales au bénéfice soviétique, ces états de l’Europe de l’est sont ceux qui se sentent le plus menacés par le conflit actuel. L’expansion russe en Ukraine leur fait revenir le vieux cauchemar de l’invasion soviétique d’après-guerre et la rancune contre l’URSS reste bien vivante dans les esprits. Pour les autres pays européens, ce ne sont pas de vieux cauchemars, mais plutôt des intérêts économiques et commerciaux qui sont en jeu.

La chancelière allemande Angela Merkel semblait être le leader européen le plus décidé à sanctionner la Russie. Le problème, c’est que le lobby industriel allemand estime que 300 000 emplois et 6 000 compagnies allemandes dépendent du commerce avec la Russie. En effet, l’Allemagne est son premier partenaire commercial européen, les exportations allemandes vers la Russie (principalement machinerie, outils et automobiles) sont estimées à €36 milliards en 2013. Les importations d’hydrocarbures russes en Allemagne représentent environ 40% de sa consommation énergétique. Pour l’Allemagne, sanctionner la Russie serait fragiliser ses intérêts nationaux.

En Grande-Bretagne, la situation est également très complexe. Les déclarations de William Hague qui appelait à prendre des mesures sévères contre l’envahisseur russe se sont heurtées aux intérêts de la City, première place financière européenne. En effet, cette dernière semble avoir un effet magnétique sur les capitaux des oligarques russes, pensons notamment à Alisher Usmanov et Roman Abramovitch, classés parmi les premières fortunes britanniques. De plus, la London Stock Exchange craint que les hommes d’affaires russes ne commencent à geler leurs introductions en bourse. L’enjeu pour la Grande-Bretagne serait alors, en premier lieu, de protéger Londres en tant que centre financier mondial.

Quant à la France, elle a également des liens économiques très étroits avec la Russie : après l’Allemagne et l’Italie, elle est le plus grand exportateur européen vers la Russie. De nombreux groupes français ont investi des sommes colossales dans le développement de filiales en Russie ou en fusions-acquisitions de compagnies russes pour s’implanter sur ce marché de 140 millions de consommateurs. Pour n’en citer que quelques unes, il s’agit de Renault, Danone, Axa, Société Générale, Auchan. N’oublions pas non plus le contrat à €1,2 milliard d’euros pour la vente de deux navires de classe Mistral à la Russie. Naturellement, Paris ne souhaiterait pas avoir à annuler ce contrat juteux et ce malgré les menaces de Laurent Fabius.

L’Italie, largement dépendante des importations énergétiques russes, est également réticente à l’idée d’imposer des sanctions sur son principal fournisseur. Eni, le groupe gazier italien, soutient le projet de South Stream de Gazprom. Il s’agit d’un projet de gazoduc qui devrait relier la Russie à l’Europe occidentale et le gaz serait acheminé sous la mer Noire vers la Bulgarie, puis la Serbie, l’Autriche et l’Italie. Saipem, qui appartient au groupe Eni, a signé en mars 2014 un contrat de €2 milliards pour la construction d’un premier tronçon de son infrastructure. Une chance pour la compagnie qui traverse une période difficile liée à un scandale de corruption dans certains contrats algériens impliquant son ancien administrateur délégué, Pietro Tasi.

Alors quand il a fallu décider de sanctions contre la Russie, principal fournisseur de gaz en Europe et récipient de nombreux investissements communautaires, les dirigeants européens, malgré leur rhétorique sévère de « punition », s’en sont tenus à de simples interdictions d’entrer sur le sol communautaire pour certains représentants officiels russes, le gel de leurs actifs dans les banques européennes et un coup de frein dans les négociations de visa. Cependant, il faut bien l’avouer : ce n’est pas ce qui va faire peur à Vladimir Poutine. Le Parlement russe a d’ailleurs tourné l’annonce en dérision en votant à l’unanimité pour que ces sanctions s’appliquent à tous les députés russes, sans exception.

Les tensions internes et la poursuite d’intérêts commerciaux nationaux ne font que fragiliser l’Union en tant qu’entité de gouvernance et la discrédite aux yeux de la communauté internationale, pour laquelle les États-Unis sont le seul interlocuteur de poids face à la Russie. Encore une fois, le géant outre-Atlantique se montre plus concerné par la gestion d’un conflit qui se passe pourtant sur sol européen. L’Europe, indécise et mercantile, se fragilise également vis-à-vis de son électorat la veille des élections européennes. Il est temps pour les dirigeants européens de se souvenir que pour se faire entendre de Vladimir Poutine, l’UE devra se rendre fidèle à ses principes fondateurs de solidarité. Car « l’union dans la diversité » ne sont pas que de belles paroles, mais surtout la recherche d’un consensus pour le bien commun.

Ekaterina TSAREGORODTSEVA
Étudiante, Affaires européennes, Paris 4 Sorbonne
Stagiaire à l’Institut Français des Relations Internationales

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s