Une révolution passée sous silence

Source: Alla Mutelika
http://blog.i.ua/user/3450179/1171635/

Savez-vous ce qui s’est passé en Islande le 23 octobre dernier? Non, très probablement. Savez-vous pourquoi? Parce que le 23 octobre dernier en Islande, il s’est passé une véritable révolution. Tout à fait pacifique, elle n’en est pas moins « révolutionnaire ». Elle a démontré le « danger » des « procédures démocratiques », tellement aimées des libéraux, quand ces dernières sont mises sous le contrôle de la majorité et non pas de la minorité, comme on a l’habitude de le voir en ce moment. C’est pour cette raison que l’évènement fut passé sous silence, pour ne pas dire dissimulé, par les médias internationaux. La dernière chose que souhaitent les puissants de ce monde, c’est que l’expérience islandaise devienne un exemple pour les autres pays.

Le 23 octobre dernier les citoyens de la petite île septentrionale ont adopté, par voie de référendum, une nouvelle constitution. Ce vote populaire a couronné la lutte que menaient les Islandais depuis 2008. Cette année-là, année de crise, surprise! Le peuple islandais, éberlué, avait appris que le pays (pourtant membre de l’Union européenne !) avait littéralement fait faillite.

Une grande surprise donc pour les Islandais car la crise est survenue après 5 ans d’apparente prospérité, assurée par la « plus efficace des économies »: l’économie néolibérale. Le modèle économique du pays se basait sur une privatisation des banques, survenue en 2003 . Celles-ci, pour attirer des investisseurs, se sont mises à pratiquer à tour de bras le « online banking », une pratique qui aboutit à des profits relativement élevés tout en maintenant les coûts à un niveau minimum.

Les banques islandaises ont en effet réussi à attirer bon nombre de petits investisseurs, britanniques et hollandais pour la plupart. Tout semblait aller pour le mieux ; l’économie connaissait une prospérité florissante, du moins du point de vue néolibéral. Seulement, nuance : plus un pays bénéficie d’investissements étrangers, plus sa dette bancaire augmente vite. De 200% du PNB en 2003, la dette islandaise passe à 900% en 2007. Quant à la crise financière mondiale de 2008, elle est venue achever l’économie « florissante » de l’État insulaire. Les trois plus grandes banques islandaises, Landbanki, Kapthing et Glitnir, s’écroulent et doivent être nationalisées. La couronne islandaise perd 85% de sa valeur par rapport à l’euro. Fin 2008, l’Islande annonce sa faillite.

Les Islandais se sont alors souvenus qu’ils habitaient un pays démocratique. Ils ont d’abord recherché le soutien de leurs représentants démocratiques usuels. Quelques mois après le crash financier, ils sont descendus dans les rues pour manifester contre les banquiers responsables de la crise et les hommes politiques incompétents qui les ont laissé faire. Les manifestations et le désordre général ont finalement aboutit à la démission du gouvernement national.

Les élections de 2009 ont amené au pouvoir une coalition de gauche. Celle-ci a naturellement commencé par critiquer le système néolibéral, mais elle a très vite courbé l’échine devant la Banque mondiale et les pays européens qui exigeaient de l’Islande le remboursement de sa dette bancaire estimée à plus de 3 milliards d’euros. Seulement, pour rembourser la dette de quelques particuliers (c’est-à-dire des banquiers) envers d’autres particuliers, il aurait fallu que le contribuable islandais sorte tous les mois de sa poche 100 euros et cela durant 15 ans.

Trop, c’est trop. Même pour les placides Islandais. Le mécontentement eut des conséquences inattendues. Faire payer les citoyens pour des erreurs commises par des acteurs financiers particuliers, imposer toute une nation pour rembourser une dette privée : l’idée paru tellement inacceptable qu’elle provoqua une nouvelle vague de manifestations à travers le pays. Le ras-le-bol populaire obligea les dirigeants à se ranger du coté de la majorité. Le président Ólafur Ragnar Grímsson refusa de signer la loi rendant les Islandais responsables de la dette bancaire (alors que le texte avait déjà été adopté par le parlement national) et accepta d’organiser un référendum.

Ces péripéties ont provoqué une réaction assez typique pour le «monde libre » de l’Occident. Une pression sans précédent de la part de la communauté internationale s’abattit sur la petite nation insulaire. La Grande Bretagne et les Pays-Bas ont promis des sanctions économiques allant jusqu’à l’isolation totale de l’Islande si les banques islandaises refusaient de rembourser leurs créanciers. Le FMI a menacé de priver le pays de toute aide économique de sa part. Le gouvernement britannique a décidé qu’il gèlerait les comptes courants et  d’épargne des citoyens islandais. Seulement, ces derniers n’ont pas cédé sous la pression et le président Grímsson a déclaré : « Ils nous ont dit : « Si vous ne vous pliez pas à nos exigences, vous deviendrez le Cuba du Nord ». Seulement, si nous avions accepté, c’est l’Haïti du Nord que nous serions devenus… ».

Le référendum eut lieu en mars 2010. Les Islandais, à 93%, ont choisi de ne pas rembourser leurs créanciers étrangers, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Le FMI répliqua sur le champ en gelant ses versements, mais il était trop tard : la machine était lancée. Soutenu par ses concitoyens, le gouvernent a ouvert des enquêtes à l’encontre des responsables de la crise financière. Interpol a émis un mandat d’arrêt international contre l’ancien président de Kaupthing Bank, Sigurdur Einarsson, tandis que les autres banquiers impliqués dans le crash ont paniqué et pris la fuite.

Ce n’était que le début. Forts de leur réussite, les Islandais ont décidé d’adopter une nouvelle constitution qui devra libérer le pays de l’emprise des finances internationales et de l’argent virtuel. Le texte serait rédigé par les Islandais eux-mêmes, tous ensemble. Aussitôt dit, aussitôt fait ! En 2010, une ébauche de la constitution naissante a été rédigée par 950 « simples citoyens » tirés au sort pour devenir membres de l’Assemblée nationale.

Pour finaliser le texte, les Islandais ont cette fois-ci élu, (parmi 522 adultes résidents islandais – qu’ils soient pêcheurs, agriculteurs, médecins ou femmes au foyer – tous non-alignés et chacun recommandé au moins par 30 autres citoyens) un Conseil constitutionnel de 25 membres. Et comme le dit si bien ce journaliste russe « pro-démocratique », Pavel Prianikov, dans son article « N’importe quelle cuisinière peut écrite une Constitution »« Remarquons quand même que personne en Islande ne s’est offusqué de l’impossibilité de lire 522 biographies différentes et les programmes politiques qui vont avec, et même tout simplement de la difficulté à se retrouver dans cette liste électorale longue de plusieurs centaines de noms ».

Ainsi a commencé la phase finale de la rédaction de la nouvelle constitution et des lois constitutionnelles du pays. Voici une autre citation de P.Prianikov : « Ensuite, le Conseil s’est appuyé sur le crowdsourcing, c’est-à-dire que ses travaux étaient accessible à tous. Les citoyens pouvaient leur faire des suggestions sur Facebook, Twitter et même YouTube. En tout, les Islandais ont laissé 3600 commentaires sur l’élaboration du texte et y ont apporté 370 amendements. Toutes les semaines le Conseil publiait de nouveaux articles pour que les citoyens puissent en débattre. Après deux ou trois semaines de discussions, le Conseil publiait une nouvelle version de ces articles à jour et tenant compte des commentaires des citoyens et de l’avis des experts. Elle était ensuite soumise à un dernier débat. En outre, les membres du Conseil publiaient des vidéos YouTube hebdomadaires dans lesquelles ils rendaient compte de leur travail. Les sessions du Conseil étaient également enregistrées et accessibles en streaming. Enfin, les 25 membres du Conseil ont voté pour mettre fin au processus de rédaction et se mettre d’accord sur une version finale du texte, dont les premières lignes sont : ‘Nous, peuple d’Islande, avons choisi de créer une société juste qui donnerait à chacun sa place autour de la table commune, à égalité avec les autres’».

Dans leurs déclarations, les membres du Conseil ont avoué que la formulation de ces premières lignes, bien que compréhensibles pour chaque Islandais, n’est pas forcément très heureuse. Cependant, elle a le mérite de transmettre l’intention de créer des opportunités égales pour tous ses citoyens. D’après le texte de ce projet de constitution, les ressources naturelles de l’île sont exclusivement publiques. Un autre point intéressant du texte est l’article : « Accessibilité de l’information et transparence » qui oblige le gouvernement à mettre à disposition des citoyens tous ces documents de travail qui ne sont pas classés secret-défense. De plus, la Constitution oblige les dirigeants politiques à se soucier de l’environnement et de la planète autant que du bien-être de leurs concitoyens. Un article en particulier est consacré aux droits des animaux. Ce document pour le moins novateur laisse tout de même une place à une norme relativement archaïque : ainsi, l’Église évangélique-luthérienne conserve son statut d’Église nationale.

Ici, il est important de remarquer une nuance qui sera décisive pour le prochain déroulement des évènements. Le Conseil constitutionnel s’est révélé être plutôt de tendance « eurosocialiste », comme on le dit aujourd’hui. Ce n’est pas tant que les Islandais penchent à gauche, non. L’attitude de la droit islandaise ne fut pas des plus clairvoyantes : les anciens partis au pouvoir, « Parti du progrès » et « Parti de l’indépendance », avaient appelé leurs sympathisants à boycotter la nouvelle constitution et de ne point participer à son élaboration. Les sympathisants ont suivit, et de ce fait l’influence de la droite au sein du Conseil et dans le texte de la Constitution est des plus minimales.

De cette manière, la résultante de l’action de divers facteurs à la fois objectifs et subjectifs a aboutit à ce que la majorité populaire se soit retrouvée aux commandes, que se soit au sein du Conseil Constitutionnel, parmi les participants à la rédaction du texte de la constitution ou lors du référendum. Le résultat a tellement « surpassé toutes les attentes » que cela fait un mois que parmi les médias internationaux il règne un silence assourdissant au sujet des résultats du référendum islandais du 23 octobre 2013 : plus de 80% de « oui » au projet de constitution avec une participation de 66%.

Voyez-vous ce que cela veut dire ? Il suffit de laisser à la majorité le pouvoir de décider de la loi constitutionnelle et de son élaboration pour que l’on remplace la privatisation, « ultime remède à tout problème économique », par la nationalisation, le secret d’état – par la transparence, la démocratie représentative – par la démocratie directe.

Mais il ne faudrait surtout pas (selon les dirigeants néolibéraux internationaux) que les autres nations suivent l’exemple islandais ! Car aujourd’hui on propose aux autres pays en difficulté les mêmes solutions que l’ont imposaient aux Islandais il y a quelques années. On dit aux Grecs que la privatisation de leur secteur public est la seule solution pour sortir de l’impasse. On répète la même chose aux Espagnols, Italiens et Portugais. Et si ces pays en faisaient fi et prenaient le chemin islandais ? Cela fait froid dans le dos… mais c’est possible ! Beaucoup de touristes russes, embêtés par les grèves incessantes des « cochons» européens[1] qui les empêchent de profiter de leurs vacances, remarquent de plus en plus souvent que les manifestants tiennent des banderoles faisaient mention de l’Islande. Détail dont les médias se soucient bien peu! Pour eux, l’essentiel est de savoir quand et sous quelles conditions ces « porcs » finiront par accepter miséricorde et subventions pour rembourser les dettes de leur banques en faillite.

C’est pour cette raison que vous n’aviez pas entendu parler de l’Islande dans les journaux. Les médias font comme si de rien n’était, car tout comme les gouvernements et les parlements, ils représentent les intérêts de la classe dirigeante. Et cette dernière serait bien embêtée si la majorité populaire avait réellement son mot à dire en politique.

Cependant, pour ceux qui se soucient des intérêts de cette majorité et qui ne sont pas indifférents aux réelles valeurs démocratiques, l’exploit islandais est une belle leçon. Une leçon d’organisation nationale, de démocratie sans intermédiaires, de réalisation des droits de la majorité, de législation et gouvernance populaire. De tout ce sans quoi une véritable démocratie ne pourrait exister.

Traduit du russe par Ekaterina Tsaregorodtseva,
pour « Regards de Russie »

06/01/2014
Mise à jour, les derniers évènements en Islande:

[1] « PIGS » Acronyme populaire des 4 pays européens au bord de la faillite: Portugal, Italie, Grèce, Espagne  – Portugal, Italy, Greece, Spain – PIGS

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