De l’attractivité de l’UE

Serguei Kizima, docteur en sciences politiques
31 mai 2013
Original: http://vzgliad.ru/opinions/2013/5/31/635229.html

Des pogroms en Suède aux agressions de militaires français et britanniques, en passant par des arrestations massives en France: les nouvelles en provenance de l’Union européenne ressemblent de plus en plus à des chroniques de guerre et l’UE semble être de loin la partie perdante.

Les troubles de l’ordre en Grèce sont désormais tellement communs qu’ils ne font même plus la une des grandes agences de presse. Les problèmes économiques colossaux de l’UE sont de plus en plus évidents. La dette publique de la plupart des pays de l’Union européenne continue de croître et risque d’atteindre un seuil critique qui pourrait provoquer une nouvelle vague de panique populaire. La dette publique des états membres a augmenté de quasiment 3% depuis l’année dernière pour atteindre 85,3%. C’est la montée de la dette italienne qui inquiète le plus : si l’année dernière elle représentait 120,8% du PIB, aujourd’hui elle est estimée à 127%. Etant donné le poids de l’économie italienne en Europe, si le pays tombe du coté de la Grèce, cela risque bien de détruire la zone euro, si ce n’est l’Union elle-même.

On observe la même situation catastrophique sur le marché du travail. Dans certains pays, le chômage atteint un tel niveau qu’une grande partie des personnes en quête d’un emploi désespèrent d’en trouver un et finissent par jeter l’éponge. Il n’est donc pas étonnant que le président irlandais, Michael Higgins, ait déclaré début mai que l’Union européenne, avec ses 26 millions de chômeurs et 112 millions de personnes qui risquent de passer sous le seuil de pauvreté, est au bord d’une crise non seulement économique, mais aussi morale, avec une grimpée très forte de l’europessimisme. Selon le Pew Research Center, un think tank américain, le nombre de supporters de l’intégration européenne est passé de 60 à 45%[1]. Dans certains pays, la part des eurosceptiques constitue jusqu’à 2/3 de la population.

Étant donnée la situation, l’obstination de certains pays limitrophes de l’UE à vouloir intégrer la communauté par tous les moyens est pour le moins étonnante. La Croatie est sur le point d’entrer dans l’Union, et ce après de vilaines querelles avec ses voisins et la dénonciation de certains de ses citoyens à la Cour internationale de justice, ce qui fut très mal perçu par l’opinion publique croate. L’Albanie, l’Islande, la Turquie, la Serbie, le Monténégro, la Géorgie, la Macédoine, la Moldavie et l’Ukraine ont soit candidaté à l’entrée, soit répètent sans cesse qu’il s’agit là de leur vœu le plus cher. Dans le même temps pourtant des experts considèrent que l’intégration européenne risque de leur faire plus de mal que de bien.

Il semble évident que la majeure partie de la production de ces pays serait incapable de tenir tête à la concurrence sur le très attractif marché intérieur de l’UE. L’Allemagne, grand exportateur de renom, a déjà fragilisé, voire détruit, certains secteurs des économies grecque et portugaise. On observe la même situation dans bon nombre d’autres pays européens. Ainsi, il est peu probable que l’Ukraine, par exemple, entre dans une zone de libre échange avec l’UE (et donc avec l’Allemagne) et s’enrichisse momentanément. Aucun calcul mathématique, ni même l’exemple bulgare ou roumain ne suffisent à justifier les espoirs de ces pays qui restent persuadés que les subventions européennes suffiront à couvrir les pertes liées à la destructions des entreprises nationales par une concurrence européenne infiniment supérieure. La Bulgarie et la Roumanie reçoivent en effet des subventions. Mais il est nécessaire de rappeler que pour l’Ukraine la question des subventions ne se pose même pas: il n’y aura pas d’entrée d’argent européen dans l’ex-république soviétique.

Il est évident que, malgré toutes les difficultés actuelles, le niveau de vie en UE est bien plus élevé que dans la plupart des pays candidats. Cependant ce n’est pas le niveau de vie à proprement dit qui constitue le principal facteur d’attractivité de l’UE.

De nombreux experts considèrent que l’Union européenne est une organisation créée par une élite, pour une élite. Il s’en suivent de sérieux problèmes avec ses institutions « démocratiques »  qui se transforment en une machine bureaucratique rigide et centralisée, peu réactive aux réclamations de citoyens européens, et un processus de modifications des actes juridiques qui n’a rien de démocratique. Pourtant  le fonctionnement et le développement de l’Union s’appuient précisément sur ces mécanismes. Rappelons qu’après le rejet français et néerlandais du projet de traité constitutionnel européen, les dirigeants européens ont modifié les textes de manière à rendre inutile le vote en référendum dans 26 pays sur 27. La décision de ratifier la « nouvelle constitution » relève désormais des parlements nationaux, donc de « l’élite ». L’unique objectif de cette dernière serait de se créer des postes confortables et grassement payés dans les structures supranationales, assez nombreux pour constituer un refuge en cas d’échec d’une carrière au niveau national. Les flux de capitaux européens qui déferlent dans le budget national après l’entrée d’un pays dans l’UE sont également un facteur important d’attractivité pour ces élites avides de subventions. Ces flux, placés sous un contrôle limité, représentent une véritable mine d’or pour les pro de la transformation des moyens budgétaires en revenus personnels, et les élites de la plupart des pays de l’ex-URSS appartiennent justement à cette catégorie d’hommes politiques. Les véritables raisons de la propagande pour l’intégration européenne sont là ! L’exemple de la Roumanie est frappant : le pays vient d’être sanctionné à hauteur d’environ 700 millions d’euros pour détournement de fonds européens. Il se révèle que la Roumanie est un des états membres de l’UE les plus corrompus et cette situation est d’autant plus désagréable que l’Union européenne connaît de sérieux problèmes de financement. Ne vous méprenez pas: la situation n’est guère mieux dans les autres états membres récemment entrés dans l’UE. Prenons l’exemple de la Lituanie. La corruption y a atteint de tels sommets que la présidente en personne, l’idéaliste Dalia Grybauskaite, est forcée de prendre les rênes de la lutte anti-corruption. Dans son discours devant le Parlement en 2011, elle a déclaré qu’il n’y a pas eu un seul procès intenté pour corruption et pas un seul homme politique incriminé. Et cela dans un pays de seulement trois millions d’habitants!

Un autre facteur d’attractivité pour ces politiciens peu scrupuleux est le fait de pouvoir assurer une éducation prestigieuse et des conditions de vie luxueuses à leurs enfants et conjoints. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un homme politique, dont la famille est déjà confortablement installée en France ou en Allemagne, fasse des pieds et des mains pour soutenir l’intégration européenne de son propre pays. Jusqu’à peu, les élites post-soviétiques étaient également attirées par la possibilité de stocker dans les banques européennes leur argent durement gagné au «  service » de leur pays. Pour une raison mystérieuse et depuis le scandale chypriote, l’UE a décidé d’en finir avec cette pratique et a de facto confisqué une partie de cet argent.

Cependant les autres facteurs d’attractivité restent largement suffisants pour que les élites de nombreux pays ex-soviétiques soutiennent l’intégration européenne auprès de leur population. L’UE d’ailleurs encourage ses partisans par des moyens assez originaux : elle crée ainsi, le 28 mai dernier, le « Fonds européen pour la démocratie ». Grâce à celui-ci, les élites pro-européennes peuvent désormais lutter encore plus efficacement contre les opposants à l’intégration européenne dans leurs pays.

 

Traduit du russe par Ekaterina Tsaregorodtseva
Pour « Regards de Russie »

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