La crise ukrainienne révèle une Europe divisée

Article original

Après 1945 et l’émergence de deux super-états, les États-Unis et l’URSS, les nations européennes ont bien compris que si elles souhaitaient continuer à peser sur la scène internationale, elles devraient s’unir, créant de ce fait un troisième pôle de puissance mondial. Cependant, l’Union européenne, idéal de paix et de solidarité en temps normal, révèle toutes ses contradictions intérieures en temps de crise. L’amitié se teste sous la pression. La crise ukrainienne de 2014 en fut l’illustration parfaite.

Les pays baltes sont pratiquement à 100% dépendants des importations énergétiques russes. Malgré cela, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont les pays qui appellent aux sanctions les plus strictes contre la Russie. Leur position est partagée par la Pologne et la République Tchèque. Qu’ils aient fait partie de l’Union soviétique, du bloc communiste ou « simplement » souffert d’amputations territoriales au bénéfice soviétique, ces états de l’Europe de l’est sont ceux qui se sentent le plus menacés par le conflit actuel. L’expansion russe en Ukraine leur fait revenir le vieux cauchemar de l’invasion soviétique d’après-guerre et la rancune contre l’URSS reste bien vivante dans les esprits. Pour les autres pays européens, ce ne sont pas de vieux cauchemars, mais plutôt des intérêts économiques et commerciaux qui sont en jeu.

La chancelière allemande Angela Merkel semblait être le leader européen le plus décidé à sanctionner la Russie. Le problème, c’est que le lobby industriel allemand estime que 300 000 emplois et 6 000 compagnies allemandes dépendent du commerce avec la Russie. En effet, l’Allemagne est son premier partenaire commercial européen, les exportations allemandes vers la Russie (principalement machinerie, outils et automobiles) sont estimées à €36 milliards en 2013. Les importations d’hydrocarbures russes en Allemagne représentent environ 40% de sa consommation énergétique. Pour l’Allemagne, sanctionner la Russie serait fragiliser ses intérêts nationaux.

En Grande-Bretagne, la situation est également très complexe. Les déclarations de William Hague qui appelait à prendre des mesures sévères contre l’envahisseur russe se sont heurtées aux intérêts de la City, première place financière européenne. En effet, cette dernière semble avoir un effet magnétique sur les capitaux des oligarques russes, pensons notamment à Alisher Usmanov et Roman Abramovitch, classés parmi les premières fortunes britanniques. De plus, la London Stock Exchange craint que les hommes d’affaires russes ne commencent à geler leurs introductions en bourse. L’enjeu pour la Grande-Bretagne serait alors, en premier lieu, de protéger Londres en tant que centre financier mondial.

Quant à la France, elle a également des liens économiques très étroits avec la Russie : après l’Allemagne et l’Italie, elle est le plus grand exportateur européen vers la Russie. De nombreux groupes français ont investi des sommes colossales dans le développement de filiales en Russie ou en fusions-acquisitions de compagnies russes pour s’implanter sur ce marché de 140 millions de consommateurs. Pour n’en citer que quelques unes, il s’agit de Renault, Danone, Axa, Société Générale, Auchan. N’oublions pas non plus le contrat à €1,2 milliard d’euros pour la vente de deux navires de classe Mistral à la Russie. Naturellement, Paris ne souhaiterait pas avoir à annuler ce contrat juteux et ce malgré les menaces de Laurent Fabius.

L’Italie, largement dépendante des importations énergétiques russes, est également réticente à l’idée d’imposer des sanctions sur son principal fournisseur. Eni, le groupe gazier italien, soutient le projet de South Stream de Gazprom. Il s’agit d’un projet de gazoduc qui devrait relier la Russie à l’Europe occidentale et le gaz serait acheminé sous la mer Noire vers la Bulgarie, puis la Serbie, l’Autriche et l’Italie. Saipem, qui appartient au groupe Eni, a signé en mars 2014 un contrat de €2 milliards pour la construction d’un premier tronçon de son infrastructure. Une chance pour la compagnie qui traverse une période difficile liée à un scandale de corruption dans certains contrats algériens impliquant son ancien administrateur délégué, Pietro Tasi.

Alors quand il a fallu décider de sanctions contre la Russie, principal fournisseur de gaz en Europe et récipient de nombreux investissements communautaires, les dirigeants européens, malgré leur rhétorique sévère de « punition », s’en sont tenus à de simples interdictions d’entrer sur le sol communautaire pour certains représentants officiels russes, le gel de leurs actifs dans les banques européennes et un coup de frein dans les négociations de visa. Cependant, il faut bien l’avouer : ce n’est pas ce qui va faire peur à Vladimir Poutine. Le Parlement russe a d’ailleurs tourné l’annonce en dérision en votant à l’unanimité pour que ces sanctions s’appliquent à tous les députés russes, sans exception.

Les tensions internes et la poursuite d’intérêts commerciaux nationaux ne font que fragiliser l’Union en tant qu’entité de gouvernance et la discrédite aux yeux de la communauté internationale, pour laquelle les États-Unis sont le seul interlocuteur de poids face à la Russie. Encore une fois, le géant outre-Atlantique se montre plus concerné par la gestion d’un conflit qui se passe pourtant sur sol européen. L’Europe, indécise et mercantile, se fragilise également vis-à-vis de son électorat la veille des élections européennes. Il est temps pour les dirigeants européens de se souvenir que pour se faire entendre de Vladimir Poutine, l’UE devra se rendre fidèle à ses principes fondateurs de solidarité. Car « l’union dans la diversité » ne sont pas que de belles paroles, mais surtout la recherche d’un consensus pour le bien commun.

Ekaterina TSAREGORODTSEVA
Étudiante, Affaires européennes, Paris 4 Sorbonne
Stagiaire à l’Institut Français des Relations Internationales

Un arrêt de mort pour l’Ukraine?

Dmitri Skvortsov, auteur, publiciste

Original: http://www.echo.msk.ru/blog/andrei_skvortsov/1025956-echo/

Lors d’une des conférences consacrées au bilan du sommet UE-Ukraine, j’ai eu la chance de discuter avec Aleksandr Gorokhov, qui a lu, du début jusqu’à la fin, le projet d’accord entre l’Ukraine et l’UE  pour une zone de libre échange (projet que bon nombre de politiques et politologues ukrainiens s’obstinent à appeler « accord d’association » ). Pourquoi dis-je que j’ai eu de la « chance » ?  Et bien parce qu’en Ukraine, les personnes qui ont réussi à avaler ce document de 900 pages se comptent sur les doigts.

Ce n’est pas un secret que les principaux lobbyistes en faveur de l’« accord d’association » sont ceux qui possèdent des entreprises dans la production d’électricité, dans les industries métallurgiques, chimiques, ou encore pétrolières. M. Gorokhov tente de leur faire ouvrir les yeux : « L’annexe de l’Accord contient des instructions sur des quotas maximum de production pour les usines existantes. Et le fait est que nos usines existent depuis pas mal d’années déjà et, à l’époque, on se préoccupait peu de l’écologie. Cependant, aujourd’hui en Europe le respect de l’environnement est une préoccupation majeure. De ce fait, les exigences vis-à-vis des pollueurs sont renforcées quasiment chaque année. Après la signature de l’accord, quand l’Ukraine aura integré la législation européenne, le Conseil de l’accord n’aura plus qu’à définir les deadlines pour que l’Ukraine impose ce système de quotas à ses usines. Ce Conseil sera constitué de 28 représentants de l’Union et d’un (un seul !) représentant ukrainien. Alors dites-moi, qui, avec une telle répartition des forces, va détenir le pouvoir de décision et décider si l’on ferme ou non telle ou telle entreprise portant le nom de Vladimir Ilitch ? Comme on dit : « quand on cherche… » .

Les producteurs nationaux d’électricité et de gaz, dont les surplus de production sont actuellement exportés en Europe aux prix mondiaux, risquent aussi une mauvaise surprise. Une fois l’accord d’association entré en vigueur, l’Ukraine ne pourra plus revendre ses surplus de production à des prix supérieurs à ceux du marché intérieur de l’Union.  Elle devra alors hausser les prix pour les consommateurs ukrainiens si elle veut continuer à exporter.

Passons maintenant à ces rêveurs que sont les agriculteurs ukrainiens avec cette perspective de transformation de l’Ukraine en grenier de l’UE. Jusqu’à maintenant, l’Ukraine exportait en direction de l’Europe 3 millions de tonnes de blé. Après signature de l’accord, elle devra se limiter à 1 million. De même, aujourd’hui elle exporte 300 000 tonnes de sucre, mais après l’accord elle en exportera 10 fois moins. Le même genre de limitations est prévu pour l’ensemble de l’industrie agricole, et cela n’a rien d’étonnant. En effet, les batailles pour les quotas entre les agriculteurs font toujours rage, et cela même parmi les membres plénipotentiaires de l’UE… De plus, l’Ukraine s’engage à diminuer peu à peu (au rythme de 1% par an et jusqu’à la lever entièrement) la taxe d’exportation sur 24 catégories de produits agricoles. Par ailleurs, sur d’autres catégories de matières premières, l’Ukraine s’engage à diviser par deux ses taxes d’exportation (qu’elle avait pourtant réussi à défendre lors des négociations à son entrée dans l’OMC), pour les éliminer entièrement au bout de 7-10 ans.

Puisque l’on parle de l’OMC, rappelons qu’après avoir intégré l’organisation, l’Ukraine fut obligée d’interdire, à partir de 2010, la vente de viande, lard gras, beurre et lait maison (l’entrée en vigueur de cette loi a déjà été reportée deux fois, et l’on doute qu’elle n’entre en vigueur avant les prochaines présidentielles). Quant à l’accord d’association, il fera disparaître de nos petits marchés choucroute, salaisons, miel, pommes en conserves et nombre d’autres produits nationaux car « la directive sur le catalogue des espèces et varietés autorisées à la culture » sera très stricte sur ce qu’on pourra et ne pourra pas produire sur nos terres. Imaginez tous ces produits qui seront désormais absents des étagères de nos magasins, sans parler de toutes ces grand-mères qui perdront leur principale source de revenus. Dans les supermarchés, on ne trouvera plus ce label, déjà familier, « garanti sans OGM », puisque les recommandations de la Commission européenne assurent « la coexistence des cultures génétiquement modifiées avec l’agriculture traditionnelle et biologique ».

Mais revenons aux exportateurs. Notre industrie de la défense, celle qui bat de l’aile et survit uniquement grâce aux commandes étrangères, risque bien de perdre les commandes nationales avec la signature de l’accord. Les appels d’offre pour la défense nationale doivent obligatoirement comporter la participation d’entreprises européennes.

Une autre exigence immuable de l’UE est la « directive sur le développement des chemins de fer ». Cette dernière prévoit notamment la liquidation du statut d' »entreprise publique » de Ukrzaliznytsia (Ukranian Railways, Chemins de fer ukrainiens – NDT) et donc la hausse des tarifs puisque les subventions nationales seront interdites. La directive prévoit également de rendre compatibles entre eux les chemins de fer communautaires et ukrainiens. Le problème, c’est que la largeur des rails ukrainiens constitue 1520 mm, alors que les rails européens sont de 1435 mm. La longueur totale des chemins de fer ukrainiens dépasse les 30 000 km et 139 500 trains passagers et 6 100 trains d’exploitation) les empruntent régulièrement. Et ce n’est pas comme si ces trains avaient une seule paire de roues chacun… Question : où trouve-t-on l’argent pour remplacer tout cela et remplir les conditions d’harmonisation ?

Certes dans les années 1990, les états candidats à l’entrée dans l’UE bénéficiaient de subventions importantes pour conduire les réformes structurelles demandées. Seulement les temps changent et l’UE, jadis prospère, est désormais en pleine banqueroute et peine à financer ses propres programmes, comme l’avoue Martin Schultz, président du Parlement européen. Dans le même temps, je vous le rappelle, pour l’Ukraine il n’est même pas question d’adhésion à l’Union.

Alors qu’est ce que l’UE peut bien vouloir de l’Ukraine, je vous le demande ? Voici une des réponses : « l’Ukraine s’engage à lever les taxes d’importation pour les vêtements second hand et autres objets d’occasion tombant sous la catégorie 6309 00 00 du code douanier ukrainien ». Il s’agirait donc de nous revendre des habits d’occasion, achevant de ce fait l’industrie textile ukrainienne, car avec la paupérisation massive de la population, nombreux seront ceux qui préfèreront les vêtements de qualité mais second hand à ceux neufs et chers.

En quatre, cinq ans, l’Ukraine devra intégrer l’ensemble des standards européens dans son droit national. Cela représente plus de 20 000 normes qui vont des prises électriques et des ampoules au filetage des vis et des écrous, en passant par les panneaux de signalisation routière et le dessin des passages piétons. Cela voudra dire que non seulement l’Ukraine devra se débarrasser de l’ensemble de ses propres normes mais aussi qu’elle sera obligée d’écarter les normes admises par les Nouveaux États Indépendants. Cela voudrait dire qu’aucune entreprise ukrainienne ne pourra exporter vers l’Union douanière, qui est en train de ressusciter bon nombre de standards soviétiques.

D’autres difficultés pour les entreprises ukrainiennes viendront des actes européens tels que la directive sur le « design écologique » des briques. L’Ukraine sera obligée de construire avec des briques importées à 5 euros la pièce au lieu de se servir de ses propres briques à 1 grivna…

Mais le principal reste que, dans ce document qui décrit avec grande minutie les détails de tel ou tel contrôle phytosanitaire, on ne dit pas un mot sur le fonctionnement des organes supranationaux et leur processus décisionnel. Seulement, la supériorité en nombre de représentants communautaires indique que la voix du représentant ukrainien ne fera pas peser bien lourd dans la décision. Et si ce n’était que ça ! L’Ukraine n’aura aucun moyen de remettre en question les décisions de ses partenaires européens car, selon l’article 475 « la décision prise par l’autorité compétente ne saurait être remise en question »…

Les soi-disant patriotes ukrainiens déclarent que l’entrée de l’Ukraine dans l’union douanière revient à perdre de son indépendance car une partie des compétences sera transmise à un organe supranational de régulation des tarifs douaniers. Cependant, après la signature de l’accord d’association, la législation ukrainienne devra être conforme aux actes juridiques européens. De plus, tout nouveau texte législatif européen devra être intégré immédiatement dans le droit national. L’accord dit clairement : « L’Ukraine doit garantir, qu’à échéance du délai accordé, sa législation sera entièrement compatible avec l’acquis communautaire européen ». Il dit bien « garantir », et cela même malgré les dispositions de la Constitution ukrainienne.

Si les « anciens » futurs membres de l’Union s’exécutaient sans broncher pour absorber l’acquis communautaire, ils le faisaient car ils disposaient de garanties sur leur intégration future à l’UE. Dans le cas de l’Ukraine, je vous le rappelle, il ne s’agit même pas de candidater à l’entrée dans la communauté et pire ! On compte dix ans pour parvenir au bout de cette auto-flagellation volontaire de l’Ukraine. Cela veut dire que la question d’une possibilité ou seulement d’un partenariat privilégié, ne se posera pas avant 2023, le texte de l’accord sous-entendant que ces dix années ne représenteront qu’une première phase du « rapprochement ».

Nous pouvons donc en conclure que, lors des négociations avec l’UE, la délégation ukrainienne avec à sa tête Valery Pyatnitsky, ministre adjoint de l’économie, a volontairement liquidé la souveraineté nationale du pays. Un document où l’une des parties reçoit tous les droits, alors que l’autre ne décroche que des obligations et est contrainte sous peine de sanctions de se plier aux règles d’un jeu qui lui est étranger, ne peut être qualifié d’accord de coopération. Il vaudrait mieux dire « Acte par lequel l’Ukraine reconnait sa position de dépendance coloniale vis à vis de l’Union européenne ».

Traduit du russe par Ekaterina Tsaregorodtseva
Pour « Regards de Russie »

Une révolution passée sous silence

Source: Alla Mutelika
http://blog.i.ua/user/3450179/1171635/

Savez-vous ce qui s’est passé en Islande le 23 octobre dernier? Non, très probablement. Savez-vous pourquoi? Parce que le 23 octobre dernier en Islande, il s’est passé une véritable révolution. Tout à fait pacifique, elle n’en est pas moins « révolutionnaire ». Elle a démontré le « danger » des « procédures démocratiques », tellement aimées des libéraux, quand ces dernières sont mises sous le contrôle de la majorité et non pas de la minorité, comme on a l’habitude de le voir en ce moment. C’est pour cette raison que l’évènement fut passé sous silence, pour ne pas dire dissimulé, par les médias internationaux. La dernière chose que souhaitent les puissants de ce monde, c’est que l’expérience islandaise devienne un exemple pour les autres pays.

Le 23 octobre dernier les citoyens de la petite île septentrionale ont adopté, par voie de référendum, une nouvelle constitution. Ce vote populaire a couronné la lutte que menaient les Islandais depuis 2008. Cette année-là, année de crise, surprise! Le peuple islandais, éberlué, avait appris que le pays (pourtant membre de l’Union européenne !) avait littéralement fait faillite.

Une grande surprise donc pour les Islandais car la crise est survenue après 5 ans d’apparente prospérité, assurée par la « plus efficace des économies »: l’économie néolibérale. Le modèle économique du pays se basait sur une privatisation des banques, survenue en 2003 . Celles-ci, pour attirer des investisseurs, se sont mises à pratiquer à tour de bras le « online banking », une pratique qui aboutit à des profits relativement élevés tout en maintenant les coûts à un niveau minimum.

Les banques islandaises ont en effet réussi à attirer bon nombre de petits investisseurs, britanniques et hollandais pour la plupart. Tout semblait aller pour le mieux ; l’économie connaissait une prospérité florissante, du moins du point de vue néolibéral. Seulement, nuance : plus un pays bénéficie d’investissements étrangers, plus sa dette bancaire augmente vite. De 200% du PNB en 2003, la dette islandaise passe à 900% en 2007. Quant à la crise financière mondiale de 2008, elle est venue achever l’économie « florissante » de l’État insulaire. Les trois plus grandes banques islandaises, Landbanki, Kapthing et Glitnir, s’écroulent et doivent être nationalisées. La couronne islandaise perd 85% de sa valeur par rapport à l’euro. Fin 2008, l’Islande annonce sa faillite.

Les Islandais se sont alors souvenus qu’ils habitaient un pays démocratique. Ils ont d’abord recherché le soutien de leurs représentants démocratiques usuels. Quelques mois après le crash financier, ils sont descendus dans les rues pour manifester contre les banquiers responsables de la crise et les hommes politiques incompétents qui les ont laissé faire. Les manifestations et le désordre général ont finalement aboutit à la démission du gouvernement national.

Les élections de 2009 ont amené au pouvoir une coalition de gauche. Celle-ci a naturellement commencé par critiquer le système néolibéral, mais elle a très vite courbé l’échine devant la Banque mondiale et les pays européens qui exigeaient de l’Islande le remboursement de sa dette bancaire estimée à plus de 3 milliards d’euros. Seulement, pour rembourser la dette de quelques particuliers (c’est-à-dire des banquiers) envers d’autres particuliers, il aurait fallu que le contribuable islandais sorte tous les mois de sa poche 100 euros et cela durant 15 ans.

Trop, c’est trop. Même pour les placides Islandais. Le mécontentement eut des conséquences inattendues. Faire payer les citoyens pour des erreurs commises par des acteurs financiers particuliers, imposer toute une nation pour rembourser une dette privée : l’idée paru tellement inacceptable qu’elle provoqua une nouvelle vague de manifestations à travers le pays. Le ras-le-bol populaire obligea les dirigeants à se ranger du coté de la majorité. Le président Ólafur Ragnar Grímsson refusa de signer la loi rendant les Islandais responsables de la dette bancaire (alors que le texte avait déjà été adopté par le parlement national) et accepta d’organiser un référendum.

Ces péripéties ont provoqué une réaction assez typique pour le «monde libre » de l’Occident. Une pression sans précédent de la part de la communauté internationale s’abattit sur la petite nation insulaire. La Grande Bretagne et les Pays-Bas ont promis des sanctions économiques allant jusqu’à l’isolation totale de l’Islande si les banques islandaises refusaient de rembourser leurs créanciers. Le FMI a menacé de priver le pays de toute aide économique de sa part. Le gouvernement britannique a décidé qu’il gèlerait les comptes courants et  d’épargne des citoyens islandais. Seulement, ces derniers n’ont pas cédé sous la pression et le président Grímsson a déclaré : « Ils nous ont dit : « Si vous ne vous pliez pas à nos exigences, vous deviendrez le Cuba du Nord ». Seulement, si nous avions accepté, c’est l’Haïti du Nord que nous serions devenus… ».

Le référendum eut lieu en mars 2010. Les Islandais, à 93%, ont choisi de ne pas rembourser leurs créanciers étrangers, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Le FMI répliqua sur le champ en gelant ses versements, mais il était trop tard : la machine était lancée. Soutenu par ses concitoyens, le gouvernent a ouvert des enquêtes à l’encontre des responsables de la crise financière. Interpol a émis un mandat d’arrêt international contre l’ancien président de Kaupthing Bank, Sigurdur Einarsson, tandis que les autres banquiers impliqués dans le crash ont paniqué et pris la fuite.

Ce n’était que le début. Forts de leur réussite, les Islandais ont décidé d’adopter une nouvelle constitution qui devra libérer le pays de l’emprise des finances internationales et de l’argent virtuel. Le texte serait rédigé par les Islandais eux-mêmes, tous ensemble. Aussitôt dit, aussitôt fait ! En 2010, une ébauche de la constitution naissante a été rédigée par 950 « simples citoyens » tirés au sort pour devenir membres de l’Assemblée nationale.

Pour finaliser le texte, les Islandais ont cette fois-ci élu, (parmi 522 adultes résidents islandais – qu’ils soient pêcheurs, agriculteurs, médecins ou femmes au foyer – tous non-alignés et chacun recommandé au moins par 30 autres citoyens) un Conseil constitutionnel de 25 membres. Et comme le dit si bien ce journaliste russe « pro-démocratique », Pavel Prianikov, dans son article « N’importe quelle cuisinière peut écrite une Constitution »« Remarquons quand même que personne en Islande ne s’est offusqué de l’impossibilité de lire 522 biographies différentes et les programmes politiques qui vont avec, et même tout simplement de la difficulté à se retrouver dans cette liste électorale longue de plusieurs centaines de noms ».

Ainsi a commencé la phase finale de la rédaction de la nouvelle constitution et des lois constitutionnelles du pays. Voici une autre citation de P.Prianikov : « Ensuite, le Conseil s’est appuyé sur le crowdsourcing, c’est-à-dire que ses travaux étaient accessible à tous. Les citoyens pouvaient leur faire des suggestions sur Facebook, Twitter et même YouTube. En tout, les Islandais ont laissé 3600 commentaires sur l’élaboration du texte et y ont apporté 370 amendements. Toutes les semaines le Conseil publiait de nouveaux articles pour que les citoyens puissent en débattre. Après deux ou trois semaines de discussions, le Conseil publiait une nouvelle version de ces articles à jour et tenant compte des commentaires des citoyens et de l’avis des experts. Elle était ensuite soumise à un dernier débat. En outre, les membres du Conseil publiaient des vidéos YouTube hebdomadaires dans lesquelles ils rendaient compte de leur travail. Les sessions du Conseil étaient également enregistrées et accessibles en streaming. Enfin, les 25 membres du Conseil ont voté pour mettre fin au processus de rédaction et se mettre d’accord sur une version finale du texte, dont les premières lignes sont : ‘Nous, peuple d’Islande, avons choisi de créer une société juste qui donnerait à chacun sa place autour de la table commune, à égalité avec les autres’».

Dans leurs déclarations, les membres du Conseil ont avoué que la formulation de ces premières lignes, bien que compréhensibles pour chaque Islandais, n’est pas forcément très heureuse. Cependant, elle a le mérite de transmettre l’intention de créer des opportunités égales pour tous ses citoyens. D’après le texte de ce projet de constitution, les ressources naturelles de l’île sont exclusivement publiques. Un autre point intéressant du texte est l’article : « Accessibilité de l’information et transparence » qui oblige le gouvernement à mettre à disposition des citoyens tous ces documents de travail qui ne sont pas classés secret-défense. De plus, la Constitution oblige les dirigeants politiques à se soucier de l’environnement et de la planète autant que du bien-être de leurs concitoyens. Un article en particulier est consacré aux droits des animaux. Ce document pour le moins novateur laisse tout de même une place à une norme relativement archaïque : ainsi, l’Église évangélique-luthérienne conserve son statut d’Église nationale.

Ici, il est important de remarquer une nuance qui sera décisive pour le prochain déroulement des évènements. Le Conseil constitutionnel s’est révélé être plutôt de tendance « eurosocialiste », comme on le dit aujourd’hui. Ce n’est pas tant que les Islandais penchent à gauche, non. L’attitude de la droit islandaise ne fut pas des plus clairvoyantes : les anciens partis au pouvoir, « Parti du progrès » et « Parti de l’indépendance », avaient appelé leurs sympathisants à boycotter la nouvelle constitution et de ne point participer à son élaboration. Les sympathisants ont suivit, et de ce fait l’influence de la droite au sein du Conseil et dans le texte de la Constitution est des plus minimales.

De cette manière, la résultante de l’action de divers facteurs à la fois objectifs et subjectifs a aboutit à ce que la majorité populaire se soit retrouvée aux commandes, que se soit au sein du Conseil Constitutionnel, parmi les participants à la rédaction du texte de la constitution ou lors du référendum. Le résultat a tellement « surpassé toutes les attentes » que cela fait un mois que parmi les médias internationaux il règne un silence assourdissant au sujet des résultats du référendum islandais du 23 octobre 2013 : plus de 80% de « oui » au projet de constitution avec une participation de 66%.

Voyez-vous ce que cela veut dire ? Il suffit de laisser à la majorité le pouvoir de décider de la loi constitutionnelle et de son élaboration pour que l’on remplace la privatisation, « ultime remède à tout problème économique », par la nationalisation, le secret d’état – par la transparence, la démocratie représentative – par la démocratie directe.

Mais il ne faudrait surtout pas (selon les dirigeants néolibéraux internationaux) que les autres nations suivent l’exemple islandais ! Car aujourd’hui on propose aux autres pays en difficulté les mêmes solutions que l’ont imposaient aux Islandais il y a quelques années. On dit aux Grecs que la privatisation de leur secteur public est la seule solution pour sortir de l’impasse. On répète la même chose aux Espagnols, Italiens et Portugais. Et si ces pays en faisaient fi et prenaient le chemin islandais ? Cela fait froid dans le dos… mais c’est possible ! Beaucoup de touristes russes, embêtés par les grèves incessantes des « cochons» européens[1] qui les empêchent de profiter de leurs vacances, remarquent de plus en plus souvent que les manifestants tiennent des banderoles faisaient mention de l’Islande. Détail dont les médias se soucient bien peu! Pour eux, l’essentiel est de savoir quand et sous quelles conditions ces « porcs » finiront par accepter miséricorde et subventions pour rembourser les dettes de leur banques en faillite.

C’est pour cette raison que vous n’aviez pas entendu parler de l’Islande dans les journaux. Les médias font comme si de rien n’était, car tout comme les gouvernements et les parlements, ils représentent les intérêts de la classe dirigeante. Et cette dernière serait bien embêtée si la majorité populaire avait réellement son mot à dire en politique.

Cependant, pour ceux qui se soucient des intérêts de cette majorité et qui ne sont pas indifférents aux réelles valeurs démocratiques, l’exploit islandais est une belle leçon. Une leçon d’organisation nationale, de démocratie sans intermédiaires, de réalisation des droits de la majorité, de législation et gouvernance populaire. De tout ce sans quoi une véritable démocratie ne pourrait exister.

Traduit du russe par Ekaterina Tsaregorodtseva,
pour « Regards de Russie »

06/01/2014
Mise à jour, les derniers évènements en Islande:

[1] « PIGS » Acronyme populaire des 4 pays européens au bord de la faillite: Portugal, Italie, Grèce, Espagne  – Portugal, Italy, Greece, Spain – PIGS

De l’attractivité de l’UE

Serguei Kizima, docteur en sciences politiques
31 mai 2013
Original: http://vzgliad.ru/opinions/2013/5/31/635229.html

Des pogroms en Suède aux agressions de militaires français et britanniques, en passant par des arrestations massives en France: les nouvelles en provenance de l’Union européenne ressemblent de plus en plus à des chroniques de guerre et l’UE semble être de loin la partie perdante.

Les troubles de l’ordre en Grèce sont désormais tellement communs qu’ils ne font même plus la une des grandes agences de presse. Les problèmes économiques colossaux de l’UE sont de plus en plus évidents. La dette publique de la plupart des pays de l’Union européenne continue de croître et risque d’atteindre un seuil critique qui pourrait provoquer une nouvelle vague de panique populaire. La dette publique des états membres a augmenté de quasiment 3% depuis l’année dernière pour atteindre 85,3%. C’est la montée de la dette italienne qui inquiète le plus : si l’année dernière elle représentait 120,8% du PIB, aujourd’hui elle est estimée à 127%. Etant donné le poids de l’économie italienne en Europe, si le pays tombe du coté de la Grèce, cela risque bien de détruire la zone euro, si ce n’est l’Union elle-même.

On observe la même situation catastrophique sur le marché du travail. Dans certains pays, le chômage atteint un tel niveau qu’une grande partie des personnes en quête d’un emploi désespèrent d’en trouver un et finissent par jeter l’éponge. Il n’est donc pas étonnant que le président irlandais, Michael Higgins, ait déclaré début mai que l’Union européenne, avec ses 26 millions de chômeurs et 112 millions de personnes qui risquent de passer sous le seuil de pauvreté, est au bord d’une crise non seulement économique, mais aussi morale, avec une grimpée très forte de l’europessimisme. Selon le Pew Research Center, un think tank américain, le nombre de supporters de l’intégration européenne est passé de 60 à 45%[1]. Dans certains pays, la part des eurosceptiques constitue jusqu’à 2/3 de la population.

Étant donnée la situation, l’obstination de certains pays limitrophes de l’UE à vouloir intégrer la communauté par tous les moyens est pour le moins étonnante. La Croatie est sur le point d’entrer dans l’Union, et ce après de vilaines querelles avec ses voisins et la dénonciation de certains de ses citoyens à la Cour internationale de justice, ce qui fut très mal perçu par l’opinion publique croate. L’Albanie, l’Islande, la Turquie, la Serbie, le Monténégro, la Géorgie, la Macédoine, la Moldavie et l’Ukraine ont soit candidaté à l’entrée, soit répètent sans cesse qu’il s’agit là de leur vœu le plus cher. Dans le même temps pourtant des experts considèrent que l’intégration européenne risque de leur faire plus de mal que de bien.

Il semble évident que la majeure partie de la production de ces pays serait incapable de tenir tête à la concurrence sur le très attractif marché intérieur de l’UE. L’Allemagne, grand exportateur de renom, a déjà fragilisé, voire détruit, certains secteurs des économies grecque et portugaise. On observe la même situation dans bon nombre d’autres pays européens. Ainsi, il est peu probable que l’Ukraine, par exemple, entre dans une zone de libre échange avec l’UE (et donc avec l’Allemagne) et s’enrichisse momentanément. Aucun calcul mathématique, ni même l’exemple bulgare ou roumain ne suffisent à justifier les espoirs de ces pays qui restent persuadés que les subventions européennes suffiront à couvrir les pertes liées à la destructions des entreprises nationales par une concurrence européenne infiniment supérieure. La Bulgarie et la Roumanie reçoivent en effet des subventions. Mais il est nécessaire de rappeler que pour l’Ukraine la question des subventions ne se pose même pas: il n’y aura pas d’entrée d’argent européen dans l’ex-république soviétique.

Il est évident que, malgré toutes les difficultés actuelles, le niveau de vie en UE est bien plus élevé que dans la plupart des pays candidats. Cependant ce n’est pas le niveau de vie à proprement dit qui constitue le principal facteur d’attractivité de l’UE.

De nombreux experts considèrent que l’Union européenne est une organisation créée par une élite, pour une élite. Il s’en suivent de sérieux problèmes avec ses institutions « démocratiques »  qui se transforment en une machine bureaucratique rigide et centralisée, peu réactive aux réclamations de citoyens européens, et un processus de modifications des actes juridiques qui n’a rien de démocratique. Pourtant  le fonctionnement et le développement de l’Union s’appuient précisément sur ces mécanismes. Rappelons qu’après le rejet français et néerlandais du projet de traité constitutionnel européen, les dirigeants européens ont modifié les textes de manière à rendre inutile le vote en référendum dans 26 pays sur 27. La décision de ratifier la « nouvelle constitution » relève désormais des parlements nationaux, donc de « l’élite ». L’unique objectif de cette dernière serait de se créer des postes confortables et grassement payés dans les structures supranationales, assez nombreux pour constituer un refuge en cas d’échec d’une carrière au niveau national. Les flux de capitaux européens qui déferlent dans le budget national après l’entrée d’un pays dans l’UE sont également un facteur important d’attractivité pour ces élites avides de subventions. Ces flux, placés sous un contrôle limité, représentent une véritable mine d’or pour les pro de la transformation des moyens budgétaires en revenus personnels, et les élites de la plupart des pays de l’ex-URSS appartiennent justement à cette catégorie d’hommes politiques. Les véritables raisons de la propagande pour l’intégration européenne sont là ! L’exemple de la Roumanie est frappant : le pays vient d’être sanctionné à hauteur d’environ 700 millions d’euros pour détournement de fonds européens. Il se révèle que la Roumanie est un des états membres de l’UE les plus corrompus et cette situation est d’autant plus désagréable que l’Union européenne connaît de sérieux problèmes de financement. Ne vous méprenez pas: la situation n’est guère mieux dans les autres états membres récemment entrés dans l’UE. Prenons l’exemple de la Lituanie. La corruption y a atteint de tels sommets que la présidente en personne, l’idéaliste Dalia Grybauskaite, est forcée de prendre les rênes de la lutte anti-corruption. Dans son discours devant le Parlement en 2011, elle a déclaré qu’il n’y a pas eu un seul procès intenté pour corruption et pas un seul homme politique incriminé. Et cela dans un pays de seulement trois millions d’habitants!

Un autre facteur d’attractivité pour ces politiciens peu scrupuleux est le fait de pouvoir assurer une éducation prestigieuse et des conditions de vie luxueuses à leurs enfants et conjoints. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un homme politique, dont la famille est déjà confortablement installée en France ou en Allemagne, fasse des pieds et des mains pour soutenir l’intégration européenne de son propre pays. Jusqu’à peu, les élites post-soviétiques étaient également attirées par la possibilité de stocker dans les banques européennes leur argent durement gagné au «  service » de leur pays. Pour une raison mystérieuse et depuis le scandale chypriote, l’UE a décidé d’en finir avec cette pratique et a de facto confisqué une partie de cet argent.

Cependant les autres facteurs d’attractivité restent largement suffisants pour que les élites de nombreux pays ex-soviétiques soutiennent l’intégration européenne auprès de leur population. L’UE d’ailleurs encourage ses partisans par des moyens assez originaux : elle crée ainsi, le 28 mai dernier, le « Fonds européen pour la démocratie ». Grâce à celui-ci, les élites pro-européennes peuvent désormais lutter encore plus efficacement contre les opposants à l’intégration européenne dans leurs pays.

 

Traduit du russe par Ekaterina Tsaregorodtseva
Pour « Regards de Russie »